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07/10/2008

Benoîte Groult, une féministe qui sait se tenir

groult.jpgAprès le succès phénoménal de son livre La Touche étoile, diffusé à 500 000 exemplaires, cette militante féministe, qui a marqué plusieurs générations de femmes, vient de publier, à bientôt 89 ans, une autobiographie. Portrait d'une rebelle, révélée sur le tard.

Elle se tient droite comme un «i». Pas question de s'appuyer contre le dossier du canapé. Encore moins de s'affaler. Affaire de principes. D'éducation, aussi. La petite fille de bonne famille, longtemps corsetée par «ce qui se fait» et «ne se fait pas», la petite Rosie, son prénom jusqu'à 18 ans qui «avait une nature plus réceptive que créatrice» comme jugeait, cruelle, sa mère, est toujours là, tapie quelque part. Elle lui rappelle qu'il faut toujours penser à bien se tenir. De toute façon, Benoîte Groult n'est pas de ces êtres que le poids des ans accable. Ou réduit. C'est une belle personne, élégante. Une vieille dame de 88 ans pas si indigne que ça, qui plante son regard droit dans celui de son interlocuteur et peut sortir des vérités dérangeantes avec un grand sourire. Avec une franchise et une liberté désarmantes «que seul l'âge peut donner».

Tout y passe. Cette langue française qui s'appauvrit, «on assiste à un désossement de la langue». Ses «héritières» en féminisme, qu'elle apprécie diversement. (Elle n'a pas aimé par exemple le dernier livre de Catherine Millet- «il n'y a pas une once d'émotion» -, mais aime beaucoup Virginie Despentes.) La politique, aussi : Mitterrand, bien sûr, qu'elle a beaucoup admiré- «on pouvait parler de tout, de littérature,de poésie» -, mais qui en la décorant chevalier de la Légion d'honneur, n'a pas pu s'empêcher, taquin, de préciser, que c'était une très bonne cuisinière. Sarkozy qu'elle juge sévèrement - «il est comme un galopin, il a foutu tout le prestige de la présidence à terre». Ségolène Royal pour qui elle a voté…

Et puis aussi, surtout, comme une toile de fond obsessionnelle, l'âge et son cortège de petits et grands désagréments. Physiques, mais aussi, mais surtout, moraux. L'impression d'être tenu en marge du monde qui va et qui court. De ne plus en être. Cela l'agace évidemment. Cela l'agace que les journaux féminins - «qui sont à nouveau comme au temps de ma jeunesse, on n'y parle plus de féminisme, on parle de cocooning, de femmes qui réinvestissent la maison, de silicone, la beauté redevient obsessionnelle» - ne songent plus jamais à lui demander un article.

Cela l'irrite de voir la jeunesse si envahissante. Impérieuse. Elle se souvient ainsi que lorsqu'elle était enfant, les mannequins de la maison de couture de sa mère avaient 40 ans. Mais, depuis quelques années, leur âge ne cesse de décroître. Et cette coquette assumée, cette grande bourgeoise affranchie de se désoler en découvrant que la publicité de l'honorable maison Burberry met en scène «deux petits puceaux ridicules qui ont l'air d'avoir 13 ans». Elle ne s'y fait pas. Elle n'accepte pas de ne pas, de ne plus «avoir sa place». D'être appelée grand-mère. «Je suis encore madame !»

Elle s'exaspère de se sentir exclue. De tout ou presque. Des magasins : «On y trouve soit des dessous affriolants qui ne cachent pas les bourrelets après 65 ans, soit des culottes de bonne sœur.» Comme du monde de la séduction. «Ce n'est pas vrai que l'on devient sage avec l'âge, c'est une qualité qu'on vous colle. On ne peut plus être fou.Ce n'est pas de la sagesse, c'est de la résignation.On rêve d'une aventure encore, que quelqu'un vous demande : “Je peux dîner avec vous ?”» Mais, non, cela n'est plus d'actualité, regrette Benoîte Groult- «Les hommes ne me voient plus. Ils ne se lèvent même pas pour me laisser leur place», poursuit-elle.

Mariée trois fois (avec le jeune poète Pierre Heuyer puis avec Georges de Caunes et Paul Guimard), séductrice qui s'est révélée sur le tard, longtemps écrasée par la statue imposante de sa mère, «je l'admirais en bloc mais tout ce qu'elle faisait en détail me hérissait», l'auteur ne s'y fait pas. Mais bon. Qu'importe. Sa mère comme sa sœur Flora sont mortes, Paul Guimard aussi. Désormais seule, l'écrivain est à l'heure du bilan.

Il y a deux ans, le succès phénoménal de son livre La Touche étoile (diffusé à plus de 500 000 exemplaires) l'a remise sur le devant de la scène. Elle y plaidait sans fard pour le droit de mourir dans la dignité et de décider de l'heure de son départ. Aujourd'hui, Benoîte Groult a décidé de rassembler ses souvenirs, tous ses souvenirs, dans un livre autobiographique qui vient de paraître. Son titre n'exige pas d'explication : Évasion.

Anne Fulda

«Mon évasion», de Benoîte Groult, Éditions Grasset, 336 pages, 19,50 €.


Source : Le Figaro

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