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02/09/2010

Etre une femme non salariée en 2010

Nous publions ci-dessous une étude réalisée par l'Observatoire Alptis sur le thème de la féminisation des professions indépendantes.

logo.pngEtre une femme non salariée en 2010

La féminisation de la population active n'est pas un phénomène inédit et sa constante progression permet aujourd'hui une quasi parité. Ce constat, très général s'applique-t-il aussi aux travailleurs indépendants ? Non ! En tous cas pas d'un point de vue global, même si l'observation des grandes familles de métiers apporte quelques nuances. Parce que les statistiques socioprofessionnelles peinent à rendre compte des déterminants de la féminisation du non-salariat, l'observatoire Alptis a creusé le sujet. À la lumière des faits, quelques pistes de réflexions sont proposées. Elles sont complétées par le témoignage de deux professionnels indépendants de la santé.


 

L'épreuve des chiffres

Au cours des quarante dernières années, la féminisation des forces de travail s'est effectuée très progressivement dans l'ensemble de l'économie. Alors qu'à la fin des années soixante, un travailleur sur trois était une femme, en 2008, l'emploi féminin représentait 47 % des actifs occupés. Le développement des activités de service - la tertiarisation - a accompagné la croissance de l'emploi féminin. Malgré les nombreuses études sur la féminisation de l'emploi, très peu s'intéressent aux travailleurs indépendants. Or, les estimations produites par l'INSEE font apparaître une dynamique pour le moins particulière : la part des travailleuses indépendantes tend à diminuer avec le temps. En 1970, elles représentaient 37 % des effectifs, contre un peu plus de 33 % en 2008. Mais cette évolution n'est pas un phénomène uniforme.

Agriculture, industrie, construction et tertiaire : moins de femmes indépendantes

Les activités indépendantes deviendraient-elles le dernier bastion masculin, face à l'inexorable féminisation du salariat ? Les évolutions par secteurs, et sur long terme, laissent en effet penser que le non-salariat séduit de moins en moins les travailleuses. Ainsi, dans les quatre secteurs économiques traditionnels (agriculture, industrie, construction et tertiaire), on constate une baisse de la féminisation, entre 1970 et 2008. En première analyse, cette observation est assez troublante, car, sur l'ensemble du marché du travail, les effectifs féminins ont augmenté de près de 62 %, sur la période. Le déclin ancien de la place du non-salariat dans l'économie peut être une première explication à cette diminution*, mais elle n'est pas suffisante.

Dans le secteur agricole, qui est le plus touché par la baisse du nombre de travailleuses indépendantes, la diminution des effectifs féminins est plus rapide que celle du nombre de non-salariés. Le nombre d'agricultrices diminue donc plus rapidement que celui des agriculteurs. Tout laisse à penser que les non-salariées délaissent massivement le secteur, au profit d'emplois non agricoles.

En revanche, la situation est différente dans la construction, où le taux de féminisation tend à augmenter, alors même que les effectifs masculins restent relativement stables, depuis la fin des années soixante. Mais, avant de conclure à un meilleur attrait des activités du bâtiment et des travaux publics vis-à-vis des non-salariées, il faut certainement envisager d'autres angles d'analyse.

Le secteur industriel a, lui aussi, connu une importante baisse de sa main d'œuvre non-salariée. Les contraintes productives, favorisant la concentration de la main d'œuvre, ont conduit à la diminution des très petites entreprises et, par conséquent, des non-salariés. Les femmes ont été beaucoup plus rapidement et fortement concernées par cette évolution, bien qu'elles représentent encore 20 % des effectifs. Toutefois, comme le secteur concentre moins de 6 % de l'emploi non-salarié total, son impact sur les variations de la féminisation des professions indépendantes reste donc réduit.

L'évolution de la féminisation dans le secteur tertiaire est, quant à elle, beaucoup plus surprenante. Sur la même période, alors que les effectifs masculins ne diminuent que de 9 %, la chute du nombre de non-salariées est beaucoup plus rapide, et atteint 24,6 %. Parallèlement, le taux de féminisation des non-salariés a diminué de près de cinq points, pour atteindre 32,3 %. Pourtant, sur l'ensemble de la main d'œuvre du secteur, le nombre de femme progressait de 45 à 54 %. Ces tendances laissent transparaitre la réorientation d'une partie de la population féminine non-salariée vers le salariat.

Toutefois, la tertiarisation des activités indépendantes a bien eu lieu. Le secteur des services a pris une place grandissante dans le choix des travailleurs indépendants, souvent au détriment de l'agriculture. En 1970, près de la moitié de l'ensemble de la population indépendante exerçait une activité agricole, contre 45 % pour le tertiaire. Dans la première partie des années quatre-vingt, les rapports se sont inversés, pour aboutir à une domination du tertiaire, qui regroupe aujourd'hui plus de 61 % de l'ensemble des non-salariés. Or, pour le salariat comme pour l'indépendance, c'est dans les services que l'activité féminine tend à se concentrer. Plus des trois quart des non-salariées exercent ainsi une activité du tertiaire.

L'importance de ce secteur en termes d'effectifs et le très large éventail de professions qu'il intègre, réduisent toutefois les possibilités d'analyse. L'observation des mouvements qui animent les professions (ou les catégories socioprofessionnelles) semble plus pertinente. Parfois, les évolutions de long terme peuvent être trompeuses. En effet, les nomenclatures, permettant de décrire la position des personnes au regard de leur emploi, ont été fréquemment modifiées. Les brusques réorientations de trajectoires, observées sur le graphique 1, résultent en partie de révision des classifications socioéconomiques. De plus, il est avéré que les cinq dernières années ont été marquées par un nouvel essor de l'indépendance, notamment par le biais des activités de service. La réduction de la période d'observation paraît donc judicieuse.

L'impact d'un nouveau statut sur l'apparent recul des indépendantes

Le repli de la féminisation que laisse entrevoir l'approche sectorielle doit être tempéré. Différentes évolutions, masquées par la masse des données, témoignent d'une réalité moins pessimiste. Ainsi, la décomposition de la population des non-salariés en fonction de leur statut dans l'indépendance fait émerger un facteur déterminant de la variation des effectifs. Alors qu'en 1997, plus de 12 % des non-salariés exerçaient en tant qu'aides familiaux, cette proportion était réduite de moitié dix ans plus tard. La contribution de cette évolution à la décroissance de la population non-salariée est d'ailleurs prépondérante. Or, ce statut est traditionnellement très féminisé. L'amenuisement du nombre d'aides familiaux s'est donc mécaniquement traduit par une décroissance du taux de féminisation, notamment dans les métiers de l'agriculture, du commerce et de l'artisanat.

La mise en place, à partir de 2005, des statuts juridiques de conjoint collaborateur, associé ou salarié, qui offrent une meilleure couverture sociale, explique en partie, la diminution du nombre d'aides familiaux féminins. Celles et ceux qui l'ont choisi ne sont plus nécessairement recensés dans la catégorie socioprofessionnelle des aides familiaux classiques. Parallèlement à cet effet de nomenclature, il faut certainement lire dans la diminution progressive des aides familiaux deux phénomènes : ? une stratégie de diversification des revenus des ménages afin d'en garantir la pérennité. Les conjoints de travailleurs non-salariés s'orientent vers le salariat, l'activité d'aide familiale étant exercée à titre secondaire ; ? l'arrivée à la retraite des générations d'indépendants les plus âgées qui s'accompagne d'une raréfaction du modèle de l'entreprise familiale traditionnelle. La présence d'aides familiaux est en effet symptomatique des générations les plus âgées.

En revanche, les effectifs d'indépendants et d'employeurs ont augmenté : 3,6 % et 8,26 %, respectivement en 1997 et 2007. L'inversion de la tendance, apparue en 2003 s'est confirmée au cours des années suivantes. La venue de nouveaux indépendants et employeurs s'est accompagnée d'une progression de la féminisation. Le phénomène est remarquable dans la mesure où, pour ces deux statuts, l'évolution des effectifs féminins a fortement contribué à la croissance des populations concernées.

Bien que les femmes restent encore sous-représentées, la féminisation des indépendants, hors aides familiaux, commence à progresser. Néanmoins, l'inégalité dans le statut occupé par les femmes est toujours présente : 55 % des non-salariées sont des indépendantes, et moins d'un tiers sont des employeuses. La répartition chez les hommes est plus homogène : 53 % de non salariés dont 44 % d'employeurs. En d'autres termes, les femmes dirigent moins souvent une entreprise comptant au moins un salarié que les hommes.

Agriculture : indépendantes plus âgées que les hommes

La raréfaction progressive des aides familiaux a largement contribué au recul de la féminisation des non-salariés agricoles. En revanche, la part des femmes a progressé parmi les indépendants et les employeurs du secteur. L'évolution peut paraître surprenante, dans la mesure où les métiers concernés véhiculent une forte image masculine. Cette tendance n'est pas le résultat d'une nouvelle attirance des femmes pour l'agriculture, mais plutôt le résultat d'une réduction plus rapide des effectifs masculins par rapport aux effectifs féminins, liée à un effet de génération.

Les indépendantes et les employeuses sont en moyenne plus âgées que les hommes. Elles sont très peu représentées dans les jeunes classes d'âge car le taux de féminisation augmente avec l'âge : seulement 8 % des indépendants, et 4 % des employeurs de trente-cinq ans et moins sont des femmes. Ainsi, plus jeunes que leurs époux, les non-salariées agricoles reprennent l'exploitation familiale pour quelques années, lorsque leurs maris partent à la retraite. Ce phénomène est particulièrement fréquent dans les petites exploitations agricoles.

Artisanat : des femmes, oui, mais pas dans tous les secteurs

La féminisation est globalement en repli dans les métiers artisanaux. Plusieurs évolutions sont pourtant repérables. Si le statut d'aide familial revient encore plus de neuf fois sur dix à une femme, la part des artisanes qui le choisissent se réduit petit à petit. En 1997, elles étaient plus de la moitié à être recensées sous ce statut, contre moins d'un tiers dix ans plus tard. En revanche, la part des non-salariées avec un statut d'indépendant a doublé, pour atteindre 41 %. La féminisation des indépendants de l'artisanat a donc progressé de 4,3 points. On constate une croissance réelle des effectifs féminins pour ce statut (+ 33 %), alors même que les effectifs masculins ont diminué (-5,72 %). En contrepartie, les artisanes sont moins souvent à la tête d'une équipe de salariés. Néanmoins, comme tous les métiers de l'artisanat ne sont pas touchés de la même manière, on ne peut pas généraliser ces observations.

L'artisanat, très féminisé continue d'attirer les indépendantes. C'est notamment le cas de la coiffure, des soins esthétiques, de la manucure, du travail des textiles et de la blanchisserie, où plus de 70 % des effectifs sont des femmes. Mais d'autres activités connaissent un véritable renouvellement de genre, et deviennent des lieux d'augmentation des effectifs féminins, même si leur part reste encore inférieure à 50 %. C'est le cas de l'artisanat d'art, des services artisanaux divers (nettoyage, entretien, toilettage d'animaux), et de l'imprimerie reproduction.

D'autre part, les artisanes privilégient les emplois qui offrent le plus d'opportunités aux employeuses. Ainsi, dans les métiers de la coiffure, de la manucure et des soins esthétiques, 64 % des employeurs sont des femmes. Mais la féminisation progresse aussi dans des domaines d'ordinaire réservés aux hommes comme dans les métiers de la charcuterie, de la boulangerie, et, dans une moindre mesure, de la construction, à cause d'un effet de génération, identique à celui observé dans l'agriculture. Malgré tout, la proportion de femmes reste limitée dans ces professions, car les hommes représentent plus de 95 % des jeunes générations d'employeurs (moins de trente-cinq ans). Finalement, l'artisanat reste donc marqué par une importante présence masculine : les hommes constituent 85 % des effectifs, hors aides familiaux.

Commerce : plus d'employeuses

Le taux de féminisation des commerçants s'est légèrement infléchi depuis 1997, alors même que l'ensemble des effectifs a augmenté de 8,25 %. L'évolution des effectifs des aides familiaux n'est pas étrangère à ce mouvement : ils ont diminué de plus de 65 %, en dix ans. À la fin des années quatre-vingt-dix, un quart des commerçantes étaient recensées sous ce statut. Dix ans plus tard, elles sont moins de 8 %.

Sur la période, les effectifs féminins, hors aides familiaux, ont progressé d'un quart, alors que ceux des hommes ont connu une croissance plus lente, de seulement 16 %. Après quoi, la féminisation des indépendants est restée relativement stable. En revanche, les employeuses ont gagné du terrain. On peut donc dire que le commerce est porteur d'opportunités entrepreneuriales, pour les non-salariées. Qu'elles soient indépendantes, au sens strict, ou employeuses, les femmes se spécialisent sur certains marchés spécifiques : le commerce de fleurs, l'habillement et les articles de sport, l'hôtellerie restauration, l'exploitation de station service, le détail alimentaire et le commerce de produits de beauté et de luxe. Dans les autres domaines commerciaux, on ne remarque pas de hausse de la féminisation, même lorsque la totalité des effectifs augmente. Ce qui montre qu'une spécialisation des genres perdure au sein des différents segments du commerce

Professions libérales : les femmes très présentes dans la santé

Les professions libérales, et assimilées, ont connu, en dix ans, une augmentation de plus d'un quart de leur population non-salariée, largement grâce aux effectifs féminins. Ce constat est peu surprenant au regard des évolutions observées dans le secteur tertiaire : les prestations de services constituent le cœur des activités libérales.

Les familles de métiers les plus sensibles à la féminisation font pourtant partie du secteur de la santé. Hors aides familiaux, 47 % des non-salariés de la santé sont des femmes. Deux caractéristiques sectorielles expliquent en grande partie ce constat. D'abord, certaines professions de santé sont traditionnellement très féminisées. C'est en particulier le cas des métiers de sage-femme, et d'infirmier libéral. Le premier est exercé, à de rares exceptions près, exclusivement par des femmes, tandis que moins de 20 % des infirmiers sont des hommes. La féminisation est plus forte encore chez les psychologues, les psychanalystes ou les psychothérapeutes, qui comptaient déjà dans leurs rangs 70 % de femmes en 2003. En revanche, certaines mutations laissent deviner un possible infléchissement des proportions observées. Ainsi, la réforme de la formation des sages-femmes de 2002 ouvre plus largement la voie aux hommes, car la première année d'étude est commune avec la médecine, et l'odontologie. Même si les garçons restent très minoritaires dans les années d'étude de spécialisation (moins de 3 %), leur part augmente sensiblement.

L'augmentation régulière du nombre de femmes, au sein de certaines professions de santé, jusqu'alors plutôt masculines, comme la pharmacie, est la seconde caractéristique. La médecine libérale, généraliste ou spécialisée, qui était considérée dans les professions de santé, comme un bastion masculin, voit son taux de féminisation croitre inexorablement, et laisse espérer une parité des sexes d'ici les quinze prochaines années. La mixité progresse plus ou moins de la même manière pour les masseurs-kinésithérapeutes. Pourtant, certains métiers de la santé restent très fortement occupés par des hommes. Les chirurgiens dentistes, les opticiens lunetiers, ou les vétérinaires comptent, en moyenne, seulement un peu plus d'un quart de femmes dans leurs rangs, car elles choisissent généralement plus facilement le salariat pour ces professions.

En dehors de la santé, le phénomène de féminisation touche assez peu les autres les professions libérales réglementées*. Il faut certainement voir là l'effet des traditions sociales et culturelles déjà anciennes, et bien ancrées, qui entrainent un désintérêt des femmes pour ces métiers. Les géomètres experts, les architectes ou les experts-comptables sont à près de 85 % de sexe masculin, et seuls deux métiers juridiques se sont vraiment ouverts aux femmes : celui de notaire et celui d'avocat. Bien que le taux de féminisation reste encore modeste pour le premier, les avocates tendent à être aussi nombreuses que leurs confrères. D'ailleurs, c'est l'augmentation de la part des femmes qui a permis d'accroître l'ensemble des effectifs, car le nombre d'hommes a tendance à reculer, sur les dix dernières années.

Dans le domaine des professions libérales non réglementées, le grossissement des effectifs non-salariés, hors aides familiaux, a surtout profité aux hommes. Pour autant, certaines professions libérales qui étaient plutôt réservées aux femmes, ou aux hommes, continuent de l'être aujourd'hui. Ainsi, la profession d'interprète traducteur est féminisée à plus de 70 %, alors que les métiers de l'expertise et du conseil demeurent très largement masculins. En revanche, la parité est en moyenne atteinte dans les métiers de la formation (professeur d'art, moniteur d'auto-école, etc.).

Au global, la féminisation reste très partielle et concentrée

Les chiffres montrent une assez forte hétérogénéité de la féminisation des professions indépendantes. Celle-ci s'exprime tout d'abord au niveau des statuts dans l'indépendance. Les femmes exercent plus souvent en tant qu'indépendant que les hommes. En d'autres termes, elles pratiquent plus fréquemment leur activité dans une petite structure sans main d'œuvre salariée. Cette caractéristique inhérente à la taille trouve un écho lorsque sont considérés les chefs d'entreprises de plus de neuf salariés. Dans cette catégorie de travailleurs, la féminisation reste modeste puisqu'elle s'établit globalement à moins de 20 % hors aides familiaux. De plus, elle est concentrée dans les entreprises de moins de cinquante salariés des secteurs du commerce et des services. Près de la moitié des femmes chefs de PME dirigent une entreprise dans ces deux branches.

D'autre part, les professions les plus féminisées ne sont pas forcément celles qui regroupent la plus grande part des non-salariées. Pour certaines professions, les différents postes de l'entreprise seront attribués à des hommes, ou à des femmes, exclusivement. Toute la question est alors de savoir quels en sont les déterminants. Les aptitudes naturelles, propres à chacun des genres, qui peuvent être évoquées, comme dans le cas des sages-femmes, peuvent aussi être remises en cause par un certain déterminisme social. La répartition des sexes dans les différentes professions dépendrait alors de paramètres culturels, historiques, et peut-être même moraux. Mais, sur ces questions, les statistiques démographiques n'offrent qu'un faible éclairage.

Les facteurs de la féminisation des professions indépendantes

Seul un non-salarié sur trois est une femme, et la féminisation des professions indépendantes est très variable selon les métiers considérés. On peut donc penser que, généralement, l'indépendance est moins attrayante que le salariat pour les travailleuses. En revanche, certains facteurs semblent favoriser la concentration de la population féminine au sein de certaines professions. Quels sont-ils ?

L'influence des caractéristiques socioéconomiques

L'âge, la situation conjugale, la présence d'enfants à charge, ou le niveau d'étude sont autant d'éléments qui influencent directement la position dans l'emploi. Mais qu'en est-il lorsque les travailleuses, et les travailleurs, décident d'exercer leur profession en tant qu'indépendant, plutôt que salarié ? En d'autres termes, les caractéristiques sociales et économiques influencent-elles positivement, ou pas, le choix du non-salariat, selon le sexe. Nos estimations, dont les résultats sont synthétisés dans le tableau 7, font émerger quelques pistes de réflexion.

Généralement, les causes du non-salariat sont les mêmes pour les deux sexes. Ainsi, être jeune joue négativement sur la probabilité d'être indépendant. Ce n'est pas surprenant, car l'âge moyen d'installation, toutes activités confondues, est de 34 ans. La mise à son compte est souvent consécutive à l'exercice préalable d'une activité salariée. L'effet négatif est d'ailleurs beaucoup moins prononcé pour les classes d'âge élevé. Un décalage peut toutefois être repéré entre les hommes et les femmes : l'installation est plus tardive pour les femmes.

L'origine sociale du travailleur a, elle aussi, un effet très similaire, quelque soit le sexe. Une fille, ou un fils, de parents non-salariés choisira beaucoup plus facilement de travailler en indépendant à son tour. Les parents peuvent transmettre l'entreprise à leurs enfants, qui auront déjà le goût d'entreprendre. L'absence de cette culture entrepreneuriale familiale peut justifier de la relative neutralité de l'appartenance à une famille de salariés sur la probabilité d'être non-salarié.

Si la vie en couple influe positivement sur la probabilité de posséder le statut de non-salarié quel que soit le sexe, la présence d'au moins un enfant à charge a-t-elle une incidence ? L'indépendance implique un investissement personnel très conséquent : un non-salarié travaille en moyenne 52 heures par semaine. Une telle charge de travail est généralement peu compatible avec la vie familiale et la présence d'un enfant devrait donc jouer négativement sur la probabilité d'être non-salarié. Toutefois, au sein des échantillons étudiés, les non-salariés déclarant au moins un enfant à charge vivent près de neuf fois sur dix en couple. L'influence de la charge d'un enfant est certainement masquée par celle de la vie en couple.

L'âge, l'origine sociale, et l'environnement familial ont donc des effets comparables, pour les deux sexes. Ces résultats sont cohérents avec les statistiques sur l'indépendance. En revanche, l'exercice d'une activité professionnelle secondaire -la pluriactivité - n'a pas la même influence, selon le sexe. La pluriactivité chez les femmes tend à diminuer la probabilité d'être non-salariée alors qu'elle a un effet positif et très significatif pour les hommes. Selon l'INSEE, les femmes pluriactives cumulent plusieurs emplois salariés, à temps partiel, surtout dans le secteur des services aux particuliers (aide à domicile, assistance maternelle, etc.). Pour les hommes, il y a deux explications : certains font des travaux saisonniers, qui permettent d'alterner entre une activité salariée et non salariée ; d'autres exercent une profession médicale dans un centre de soins, en tant que salarié, ce qui leur permet d'avoir une pratique libérale en parallèle. C'est d'ailleurs dans le secteur de la santé que le plus taux de pluriactivité est le plus fort.

L'influence de la nature de la formation appelle quelques commentaires. Pour les hommes comme pour les femmes, la possession d'un diplôme du supérieur a un effet positif et très significatif sur la probabilité de choisir l'indépendance (de nombreuses professions indépendantes, notamment réglementées, exigent une formation universitaire). En revanche, l'enseignement technique tend à favoriser le non-salariat pour les hommes uniquement. Est-ce parce que les professions nécessitant un apprentissage technique sont essentiellement exercées par des hommes ? Cette hypothèse est certes valide pour certains métiers, comme ceux du bâtiment ou des transports, mais elle est incompatible avec le fort taux de féminisation observé chez les coiffeurs, les fleuristes ou les artisans teinturiers-blanchisseurs. Il faut donc voir dans la différence constatée l'influence de la forte concentration des non-salariées au sein des professions médicales et paramédicales.

Finalement, les principales variables sociales et économiques ne permettent pas de faire de réelle différence entre le comportement des hommes et celui des femmes face à l'indépendance. D'autres paramètres doivent donc être envisagés pour justifier le faible taux de féminisation du non-salariat, et la concentration des non-salariées au sein de quelques professions.

Revenus et études : quelles différences entre hommes et femmes ?

Les potentielles inégalités entre les hommes et les femmes peuvent expliquer le faible taux de féminisation des non-salariés Si elles existent, de telles inégalités peuvent inciter les travailleuses à s'orienter vers une activité salariée, plutôt que vers l'indépendance. L'indicateur le plus simple de ces inégalités est le niveau de rémunération. Selon l'INSEE*, il existe un important écart. Les revenus des femmes indépendantes non agricoles, en moyenne de 29 000 €, sont inférieurs de 38.5 % à ceux des hommes, qui s'élèvent à 36 000 €. Malgré tout, l'écart dans le salariat reste légèrement supérieur, puisqu'il est de 45 %.

Il faut pourtant manipuler ces chiffres avec prudence. En effet, toujours selon l'INSEE, le travail à temps partiel est très fréquent pour les femmes salariées : 22 % travaillent moins de 30 heures par semaine, contre 13 % des non-salariées. L'écart de rémunération au sein du non-salariat doit donc être comparé avec celui des salariés à temps complet. Dans ce cas, l'échelle des écarts s'inverse, puisque la différence de salaire entre les hommes et les femmes salariés n'est plus que de 23 %. Ainsi, les différences de revenus peuvent jouer en faveur du salariat pour les travailleuses.

Notons pourtant que certaines familles de professions, fortement féminisées, comportent d'importants écarts de revenus. Dans les activités juridiques, il atteint 122 %, dans le secteur de la santé, il varie de 24,4 % pour la profession de pharmacien à 80,2 % pour les professions paramédicales et assimilées. La nature des métiers explique cela, les plus rémunérateurs sont souvent moins exercés par les femmes, mais ce n'est pas suffisant. Plus généralement, c'est le temps de travail qui importe : en moyenne les hommes non-salariés travaillent 8,4 heures de plus que les femmes, par semaine.

Pourtant, même dans les professions dites féminines, les écarts de revenus confirment une certaine forme d'inégalité liée au sexe. Dans le commerce de détail, l'écart de revenu est de 28 %, et de 34 % dans les activités de coiffure, soins esthétiques, teinturerie blanchisserie.

Le niveau de diplôme, qui mesure le capital humain, est un autre critère d'inégalité Pour une même profession, une différence de qualification en fonction du sexe peut dévaloriser la formation, pour l'un ou l'autre des genres. Or, globalement, les femmes non-salariées ont un niveau d'étude plus élevé que les hommes. Elles sont près de 38 % à posséder un diplôme supérieur au baccalauréat, contre 29 % des hommes, qui préfèrent les formations techniques : 31,9 % des hommes ont un CAP ou un BEP, contre 19 % chez les femmes. Ces proportions semblent cohérentes avec l'important taux de féminisation des professions indépendantes du tertiaire. Quelques particularités au sein des professions demandent pourtant de nuancer ce jugement.

Pour les professions agricoles, les femmes sont près de 44 % à posséder un diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges, contre un peu plus d'un quart des hommes. Cela s'explique par la classe d'âge élevé, et le nombre encore important d'aides familiaux. Hormis cela, les femmes semblent moins qualifiées que les hommes. Ces derniers possèdent à 60 % un diplôme de l'enseignement technique ou professionnel, contre 40 % des femmes.

Une tendance similaire peut être observée parmi les commerçants. Un tiers des femmes ont un niveau équivalent ou inférieur au brevet des collèges, contre un quart des hommes. Deux commerçantes sur dix ont obtenu un diplôme supérieur au baccalauréat, alors que c'est le cas pour trois commerçants sur dix. Ils sont le même nombre à être diplômés de l'enseignement technique et professionnel.

En revanche, dans les métiers artisanaux, les hommes et les femmes possèdent un niveau de formation très similaire, lié à l'enseignement technique et professionnel. 66 % des artisans et 57 % des artisanes possède un diplôme pour ce type de formation. Ce n'est pas surprenant dans la mesure où la possession d'un diplôme professionnel conditionne l'obtention de la qualité d'artisan*. Les différences de répartition entre les autres types de diplômes restent très réduites. Au sein de l'artisanat, le niveau de qualification semble donc peu dépendant du sexe.

Le niveau de formation des professionnels libéraux est, par nature, élevé. Près de 87 % des femmes et les trois-quarts des hommes ont un diplôme supérieur au baccalauréat. Ce sont les réglementations professionnelles qui imposent des niveaux de qualification. En revanche, les hommes font généralement des études plus longues que les femmes. Près de trois hommes sur cinq possèdent un diplôme de troisième cycle universitaire ou équivalent, contre seulement une femme sur cinq. Cela justifie une partie des écarts de revenus dans les professions libérales. La part élevée d'indépendantes dans le secteur des services aux particuliers, et des activités paramédicales, explique qu'à plus de 36 %, les femmes sont titulaires d'un diplôme sanctionnant deux années d'études après le baccalauréat, contre 17 % des hommes.

Finalement, les niveaux de qualification des non-salariés en fonction du sexe ne sont pas si différents, et les réglementations professionnelles imposant un niveau de formation minimal y contribue. Toutefois, l'inégalité de rémunération en faveur des hommes peut être interprétée comme une dévalorisation du capital humain des travailleuses : pour un niveau de qualification similaire, les activités indépendantes semblent moins rémunératrices pour les femmes. L'espoir de revenus plus importants dans le salariat peut donc expliquer le faible taux de féminisation des travailleurs non-salarié. Néanmoins, ce différentiel de rémunération n'apporte qu'un faible éclairage sur le phénomène de concentration professionnelle de la population féminine non-salariée.

Des professions nécessairement sexuées ?

Longtemps, le rôle de la femme au sein des professions indépendantes a surtout été limité à celui d'aide familial. Dans la structure entrepreneuriale familiale, l'exercice du métier était exclusivement réservé à l'homme. L'épouse était alors en charge des éléments associés à l'activité, comme la comptabilité, la gestion, le secrétariat, ou la relation avec la clientèle. Bien que nécessaires à la pérennité de l'entreprise, ces activités faisaient partie de la sphère domestique, et ne paraissaient pas réellement productives à cause de leur caractère administratif et/ou informel. Le non-salariat traditionnel était donc marqué par une importante division sexuelle, occultant l'activité réelle des femmes, et leur interdisant - au moins formellement - l'initiative entrepreneuriale. De plus, les normes juridiques ont sans aucun doute joué contre l'entrepreneuriat féminin. Jusqu'en 1965, l'époux pouvait légalement s'opposer à l'exercice d'une activité professionnelle par son épouse au motif de la mise en péril de la famille.

La structuration traditionnellement familiale de l'activité non-salariée a donc généré d'importantes inerties dans la composition sexuée des effectifs non-salariés : la diminution du nombres d'aides familiaux s'est d'ailleurs directement traduit par un recul du taux de féminisation. Si, depuis les années soixante-dix, les évolutions sociales et économiques ont permis aux entrepreneuses d'affirmer leur position au sein du non-salariat, l'accès à certaines familles de professions demeure particulièrement réduit pour les femmes.

Un des principaux arguments pour justifier les déséquilibres dans certaines professions touche aux caractéristiques mêmes des genres : les femmes préféreraient des activités demandant des qualités supposées féminines - minutie, sociabilité, écoute, soin - au détriment de celles exigeant des qualités masculines, comme la combativité, la force et la résistance physique. Toutefois, cette répartition sexuée « naturelle » n'est pas aussi évidente qu'il n'y paraît. Plutôt que d'inclination naturelle, il semble plus juste d'évoquer une répartition sociale implicite des activités.

En effet, les professions fortement féminisées, ou regroupant une importante proportion des non-salariées, nécessitent souvent une forte résistance, et d'importantes aptitudes physiques, surtout dans la santé, le paramédical, l'hôtellerie restauration ou l'agriculture. Les métiers dits pénibles, à cause du recours systématique à la force physique (principalement dans l'artisanat du bâtiment) ont connu des évolutions technologiques limitant l'importance du travail musculaire. Pourtant, les métiers de sage-femme et d'infirmier libéral restent plutôt féminins, et ceux de maçon ou de carrossier, presque totalement masculins. Sous cet éclairage, il semble que la féminisation des professions dépend, pour une large part, de stéréotypes communs sur lesquels sont construits les identités professionnelles féminines ou masculines.

Notons qu'au sein de certaines familles professionnelles, une spécialisation sexuée des fonctions existent. C'est le cas des artisanes, qui déclarent occuper des fonctions de production ou d'exploitation moins d'une fois sur cinq lorsqu'elles sont indépendantes, au sens strict, et moins d'une fois sur dix lorsqu'elles sont employeuses, contre plus de 50 % des hommes. En revanche, les artisanes occupent beaucoup plus des fonctions commerciales ou technico-commerciales. En d'autres termes, la boutique ou l'atelier sont les domaines de l'artisane, les chantiers ceux de l'artisan. Les professionnels eux-mêmes tendent donc à cultiver une image sexuée des professions qui renforce les a priori existant dans l'imaginaire collectif des non-professionnels. Ainsi, les clients peuvent refuser de s'adresser à une non-salariée pour certains travaux traditionnellement effectués par des hommes.

La perpétuation d'une image sexuée participe à la controverse qui émerge fréquemment lorsque les métiers se féminisent. Le développement de la mixité est alors désigné comme un signe de déliquescence du corps professionnel. Mais, faut-il vraiment s'étonner de cette interprétation ? Ce type de réaction ne peut pas être réduit à un simple mouvement de défense de privilèges professionnels par les hommes*. En effet, des études sociologiques montrent l'attachement très particulier qu'entretient l'indépendant avec sa profession. C'est la principale composante de son identité sociale. Or, l'arrivée de professionnelles dans un secteur fortement masculinisé modifie immédiatement les repères socioculturels sur lesquels le non-salarié avait bâti cette identité.

Parallèlement, pour les non-salariés, la féminisation s'accompagne d'un accroissement temporaire de l'incertitude dans la pratique de l'activité. Avec l'entrée de concurrentes sur un marché où seuls les hommes intervenaient, le risque de voir se déployer de nouvelles stratégies commerciales et/ou de nouveaux modes d'exercice de la profession s'accentue. Tout est alors affaire d'adaptation des entrepreneurs à un environnement qui évolue.

Demain ? La nécessaire évolution des modes d'exercice

Les paramètres socioéconomiques habituellement invoqués dans l'analyse de la féminisation du salariat n'interviennent pas de façon si évidente lors du choix du non-salariat par les femmes.

Le poids des stéréotypes au contraire explique plus probablement l'inégale répartition des travailleuses non-salariées au sein des différentes professions. Toutefois, la féminisation des professions indépendantes n'est pas sans effets sur les modalités d'exercice des métiers : malgré un volume horaire élevé, les femmes non-salariées ont un temps de travail journalier plus réduit que celui des hommes et plus modulable dans le temps.

Ces caractéristiques laissent présager une emprise encore importante de la sphère familiale sur la sphère professionnelle pour les femmes. Elles renvoient aussi à la question de la continuité de l'offre dans les professions fortement féminisées et, notamment, dans les services aux particuliers. Une certaine attention doit être accordée à ce phénomène, d'autant plus que les entreprises dirigées par les non-salariées emploient moins souvent de la main d'œuvre salariées. Les possibilités de délégation sont donc réduites. Sous cet éclairage, il semble que les débats sur la féminisation des professions indépendantes devraient s'orienter vers une remise en question des modalités d'organisation au niveau des métiers. Malheureusement, les études dans ce domaine restent relativement rares.

Bibliographie indicative

Amar, M. et Favre, F. (2009), Les revenus d'activité des indépendants, INSEE Références, Édition 2009, 152 p.

Amossé, T. (2004), 'Professions au féminin. Représentation statistique, construction sociale', Travail Genre et Sociétés, 2004/1 (11), 31-46.

Cacouault-Bitaud, M. (2001), 'La féminisation d'une profession est-elle le signe d'une baisse de prestige ?', Travail Genre et Société, 2001/1 (5), 91-115

Gallioz,S. (2006), 'Force physique et féminisation des métiers du bâtiment', Travail Genre et Société, 2006/2 (16), 97-114.

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