Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/01/2011

Franc-maçonnes, francs-tireuses ? le point de vue de Denise OBERLIN, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France

Denise OBERLIN, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, était l’invitée du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 du 1° juin 2010.

Elle est intervenue sur le thème : « Franc-maçonnes, francs-tireuses ? ».

Nous publions ci-dessous le compte-rendu de la soirée, animée par Christiane DEGRAIN. Ce compte-rendu a été rédigé par Monique RAIKOVIC.

Denis OBERLINFranc-Maçonne, actuellement Grande Maîtresse de la Grande Loge féminine de France, Denise Oberlin n’a pas accepté l’invitation de Femmes 3000 pour parler d’elle-même, mais pour esquisser à grands traits l’histoire et la démarche de la Franc- Maçonnerie féminine française, précisant d’emblée qu’en répondant ainsi à l’attente d’un auditoire féminin et profane, elle ne cherchait nullement à y faire des prosélytes !

« Ma carrière a été celle d’une femme dont les convictions ont toujours déterminé les choix. », résume-t-elle avant de consentir à répondre à l’intérêt pour sa personne exprimé par les adhérentes de Femmes 3000 réunies autour d’elle : « J’ai d’abord enseigné la Physique et la Chimie. J’ai travaillé ensuite dans des sociétés se consacrant à la définition de labels de qualité, au moment où l’on commençait à s’intéresser à cette notion en France. Puis, j’ai créé un laboratoire de dégustation, ce qu’aujourd’hui, on nomme pompeusement ‘laboratoire d’analyse sensorielle’. Ces activités m’ont amenée à me rendre dans divers pays, en Afrique entre autres. » Denise Oberlin n’en dira pas davantage sur elle-même ni sur sa vie professionnelle et, tout au long de la soirée, elle ne s’exprimera plus qu’en tant que Grande Maîtresse de la Grande Loge féminine de France, l’obédience féminine la plus importante avec ses 13 000 Sœurs réparties entre, environ, 400 loges.

De l’adoption par les obédiences masculines à l’indépendance

Reprenant l’intitulé de la soirée proposé par Ch.Degrain, « Franc-Maçonnes, francs-tireuses ? », Denise Oberlin répond que les Franc-Maçonnes ont été effectivement des francs-tireuses au sein de l’organisation de la Maçonnerie française, du fait même de leur lutte pour la création d’une obédience féminine. « Dans l’histoire de la Maçonnerie française, on trouve mention de l’initiation de femmes, des intellectuelles surtout, dès le XVIIIème siècle, explique-t-elle. Plus près de nous, au siècle dernier, le Grand Orient a créé des loges réservées aux femmes, dites loges d’adoption, lesquelles sont rapidement tombées en désuétude. Tandis que celles ouvertes un peu plus tard par la Grande Loge de France ont perduré jusqu’en 1935. Et nos Frères ont exprimé le souhait que nous prenions notre indépendance. Mais la seconde guerre mondiale s’annonçait… Pour faire bref, après la guerre, ceux et celles qui avaient survécu se sont rassemblés à nouveau. Ils se sont répandus à travers la France, les femmes initiant des femmes. Nombreuses ont été les Parisiennes qui ont ainsi initié des Provinciales et des Africaines côtoyées à Paris. L’édification de la Grande Loge féminine n’a pas été facile », conclut-elle fort sobrement.

Le temps du prosélytisme.

 Denise Oberlin s’étend plus longuement sur le développement actuel d’une Franc - Maçonnerie féminine en Europe centrale, en Afrique et au Maghreb et sur les dENISE oberlindifficultés inhérentes à cette démarche : « Je rentre de Roumanie où, avant l’instauration d’un système communiste, existait une Franc- Maçonnerie masculine. Aujourd’hui, y installer des ateliers féminins n’est pas évident, vous pouvez m’en croire ! Nous en avons quand même ouverts quelques-uns. Nous avons également essaimé au Maroc, bien entendu sous l’œil du roi. Dans ces loges, on ne mène pas de débat sur la politique ou la religion, ce qui serait inacceptable dans ce pays. Mais, nos Sœurs marocaines, se battent pour faire entendre la parole des femmes et faire évoluer leur situation. D’ailleurs, toutes exercent des professions dans le champ de l’éducation, de la formation et, toutes appartiennent à des associations. Ce sont des femmes déterminées. Nous avons aussi des ateliers dans les DOM-TOM. Et dans des pays de l’Afrique subsaharienne. Là, on continue de voir, dans la Maçonnerie, une secte où l’on pratique la sorcellerie ! Pour être une Franc Maçonne dans ces pays, il faut pouvoir tenir le choc face aux idées reçues, aux rumeurs !

« Nous œuvrons également à regrouper les obédiences féminines européennes. Si les Belges et les Suisses ont créé des obédiences qui travaillent dans des conditions similaires aux nôtres, il n’en va pas de même en Allemagne où la situation n’est pas particulièrement facile ; ni en Espagne, d’où je reviens et où j’ai entendu des discours semblables à ceux qu’on tenait en France il y a 30 ans ! Parallèlement, nous nous efforçons de nous rapprocher des femmes maçonnes d’Amérique latine qui sont très actives, notamment au Chili ; et des femmes maçonnes turques, nombreuses, mais aux prises avec de sévères difficultés. Il semblerait néanmoins, qu’elles pourraient obtenir l’autorisation de venir à nos Assemblées générales… Ce panorama succinct de nos activités à l’International montre combien les droits acquis ne le sont jamais définitivement, combien nous devons demeurer attentives aux mouvements d’opinions. »

 

« On ne sait pas toujours exactement pourquoi on entre en Maçonnerie, mais on sait toujours pourquoi on y reste »

Denise OBERLIN

Une école de vie

Bien entendu Denise Oberlin ne pouvait parler d’obédiences, d’ateliers, et, surtout, d’initiation, sans susciter les interrogations de son auditoire et devoir y répondre : « On ne sait pas toujours exactement pourquoi on entre en maçonnerie, mais on sait pourquoi on y reste, relève-t-elle. Nous ne sommes pas une secte et, rassurez-vous, nous ne faisons pas de sacrifices, ironise-t-elle ! Ce rituel de l’initiation existe depuis la plus haute Antiquité et ce, toujours avec le sens de commencement d’un cheminement nouveau pour l’individu initié. Pour l’impétrant ou l’impétrante en maçonnerie, il s’agit donc de subir quelques épreuves symboliques de purification sensées ôter les stéréotypes, les scories de leur mode de pensée. Cette initiation aide, à mon avis, à prendre conscience de soi-même en tant que personne parmi d’autres, détentrice d’une vérité qui n’en est peut-être pas une pour d’autres. Cette prise de conscience de l’altérité n’est pas facile, mais elle est toujours enrichissante. On y développe l’attention à l’autre, l’écoute de l’autre. On est tenu d’écouter jusqu’au bout la Sœur ou le Frère qui exprime une opinion contraire à la nôtre ! Alors que dans le monde extérieur personne n’écoute personne ! Là, on se pose et on aborde tranquillement les problèmes qui nous préoccupent. C’est une école de vie. Sans doute, s’accorder ainsi quelques heures de réflexion et d’échange d’idées, chaque mois, est-il un luxe aujourd’hui… Ce temps qu’on lui consacre est, en quelque sorte, la TVA de la Maçonnerie, souligne Denise Oberlin avec humour.  Dans nos assemblées sont abordés des thèmes symboliques, des thèmes philosophiques et des thèmes sociétaux. Le libre choix des dossiers à traiter est laissé à chacune. Rien n’est jamais imposé. Bien entendu, nous sommes sensibles aux problèmes de l’heure. Nous faisons circuler en interne nos travaux, parmi lesquels, il y a peu, un gros dossier sur la violence dans les lycées et dans les écoles. Nous avons créé notre Institut maçonnique féminin, cadre dans lequel des groupes travaillent actuellement sur deux sujets : « La démocratie en danger », d’une part et « La paupérisation et les femmes », d’autre part. Nous avons également une Commission qui travaille sur la laïcité, une autre sur les Droits des Femmes. Le Président du Sénat, que j’ai rencontré, est très ouvert à la défense des Droits des Femmes. Nous faisons passer nos observations aux parlementaires. D’ailleurs, ces derniers nous consultent au même titre que les représentants des divers ordres religieux. Ils ont émis le souhait que nous nous positionnions par rapport au débat sur la burqa. D’ordinaire, nous faisons descendre la question à traiter dans toutes les loges. Mais pour la burqa, par manque de temps, nous avons confié d’emblée le sujet à des Sœurs expertes en Droits des femmes. Et nous avons conclu clairement qu’il fallait légiférer. Nos avis, qui contribuent à l’élaboration de lois tant à Bruxelles qu’à la Chambre ou au Sénat, font qu’on commence à parler de nous. Et nous réfléchissons, actuellement, au moyen d’éditer et de diffuser ces réflexions plutôt que de les archiver. Sur certains sujets, nous travaillons en collaboration avec ceux de nos Frères qui nous reçoivent et viennent nous rendre visite. Il n’y a pas de guerre sur le seuil de nos portes.  D’autres de nos Frères ne nous reçoivent pas. Ce qui n’est pas un problème pour nous. »

Un laboratoire d’idées.

            Mais alors, si la Maçonnerie est si bien intégrée aux institutions de notre société française, qu’en est-il du fameux secret maçonnique ? Et pourquoi la Maçonnerie fait-elle encore peur ? Des questions qui font sourire la très positive Denise Oberlin : « Le secret du Franc- Maçon est ce qui se passe en lui, explique-t-elle. C’est le travail qui se fait en moi. Aussi, quand j’entends parler du secret qui serait détenu par les Francs-Maçons et que tout le monde voudrait leur arracher…  Denise Oberlin, ne dit pas si ces propos l’amusent ou bien l’agacent. Par contre, il est important de se montrer discret, continue-t-elle. Chacun est libre de se révéler ou non. Mais, dans certains pays, il vaut mieux être discret sur le sujet de son appartenance à une obédience, la Franc- Maçonnerie étant toujours mal vue par les pouvoirs autoritaires, quels qu’ils soient. Et ce, parce que nous sommes un laboratoire d’idées, justement. Que des pouvoirs, des idéologues aient peur de la Franc- Maçonnerie se comprend aisément. Mais que des individus libres et éclairés en aient peur !... Personnellement, je n’ai pas peur de la Franc- Maçonnerie, ajoute-t-elle drôlement. Mais, poursuit-elle, ce caractère de société prétendument secrète et puissante, permet aux média, en sortant épisodiquement des « marronniers », d’accroître leur audition et leurs bénéfices en périodes creuses. Je conserve quelques-uns de ces marronniers qui ont été publiés, il y a vingt ans ! Et, il n’y a pas longtemps, le magazine l’Express a encore eu recours à ce stratagème commercial ! Nous ne sommes pas des êtres parfaits, mais des individus qui nous efforçons de nous perfectionner. Il est donc toujours possible de trouver à relater quelques petits scandales, qui, généralement, concernent des obédiences masculines. Par contre, on ne raconte jamais ce qui va bien ! Une journaliste, à qui j’avais proposé un article sur mon obédience féminine, m’a répondu que son Directeur de Rédaction ne l’accepterait pas parce que le bon fonctionnement de cette obédience ne serait pas ‘vendeur’ » !

Profil et « travail » de la Franc Maçonne d’aujourd’hui

            Si la Franc-Maçonnerie française n’a rien d’une société secrète, n’est-elle pas, néanmoins, assez puissante socialement pour s’avérer un bon accélérateur de carrière, ont encore demandé les auditrices de Femmes 3000 à Denise Oberlin, laquelle répond sans hésiter « Cela a été vrai au sein d’une obédience, où, il y a un certain nombre d’années, des individus ne se sont pas comportés en Maçons dignes de ce nom. Il en reste des images appliquées à l’ensemble de la Maçonnerie. Il ne faut attacher à ce phénomène que l’importance qu’il mérite. Sinon, il est bien évident que, dans une entreprise, un employeur franc-maçon donnera la préférence à un candidat franc-maçon. De même se forment quelquefois des réseaux. Il ne faut pas se voiler la face. Mais, plus généralement, celui qui chercherait, dans la Franc-Maçonnerie, uniquement un ascenseur social, risquerait fort d’être déçu ! Nous avons des Sœurs qui sont au chômage ! »

            Et quel est le profil d’une Franc Maçonne appartenant à la Grande Loge féminine de France, en 2010 ? Denise Oberlin, si discrète sur elle-même, décrit avec enthousiasme : « Des femmes d’âge moyen de 40-45 ans, qui mènent de front, tambour battant, vie professionnelle, vie familiale et vie maçonnique ! » Elle admet volontiers que les représentantes des catégories socioprofessionnelles modestes sont rares. « Quand on ouvre un atelier à l’étranger, nos premières adhérentes sont généralement des médecins, des intellectuelles. Il est exceptionnel qu’il s’agisse d’ouvrières », relate-t-elle. Pourtant, précise-t-elle, « Nous n’avons pas de critère de sélection à l’entrée. Il faut seulement avoir atteint l’âge légal de la majorité, n’appartenir à aucun mouvement extrémiste, ni même se revendiquer d’une idéologie extrémiste, ce qui serait rédhibitoire. Les tendances politiques attribuées aux différentes obédiences françaises relèvent plutôt de stéréotypes. Ainsi une tendance à gauche est attribuée au Grand Orient de France, sans doute parce que, plus que les autres Obédiences, Il a rendu publics ses travaux sur la société. Nous avons des Sœurs de tous âges et de toutes croyances. Chaque franchissement de grade oblige à la présentation d’un travail, preuve que la Maçonne a appris à faire bon usage des outils qu’elle a trouvés en entrant dans la Franc- Maçonnerie. Bien entendu, il est toujours possible de démissionner. Nous ne retenons personne ! Un renvoi ne se justifie qu’en cas de conduite indigne, tels des comportements délictueux ou une inscription sur des listes électorales ne correspondant pas aux idéaux que nous défendons. Pour une Sœur, en cas de condamnation pénale, mieux vaut avoir l’élégance de démissionner avant que d’être exclue ! »

            Quant à la question de la mixité ou de la non-mixité, Denise Oberlin n’y voit qu’« Un choix qui relève de l’intime. Si on quitte une obédience parce qu’elle devient mixte, il ne s’agit que de l’exercice de son libre choix, ce qui ne signifie par forcément un rejet de l’autre. »

            Et, avant de quitter ses auditrices, adhérentes de Femmes 3000, Denise Oberlin a évoqué un projet qui lui tient à cœur « Je souhaite vraiment qu’à la Grande Loge féminine de France, nous initions une réflexion sur les jeunes d’aujourd’hui qui sont en quête de sens ; que nous réfléchissions à ce que nous pouvons leur apporter. » Un projet qui ne saurait laisser indifférentes des Femmes du… troisième millénaire !

 

Monique RAIKOVIC

Commentaires

très intéressant et enrichissant.
bravo.

Écrit par : MARDELET | 29/01/2011

Quel magnifique projet que celui de réfléchir aux réponses à donner aux Jeunes en quête de sens .
J'espère que Femmes 3000 nous permettra de suivre ces travaux .

Écrit par : touffait | 05/02/2011

Les commentaires sont fermés.