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02/08/2011

Pour en finir avec le conflit des sexes. Compte-rendu du Café de Flore de la Fédération Femmes 3000 du 7 juin 2011, par Monique Raikovic

femmes3000, genre

Karine Lambert[1] et Pierre-François Astor[2], tous deux universitaires détenteurs d’une formation d’historien, ont attentivement étudié leurs contemporains, et eux-mêmes du même coup, puis partagé et discuté leurs observations avant de les rassembler dans un ouvrage où ils font dialoguer Fred et Camille, peut-être un homme et une femme mais ce, sans qu’on sache jamais lequel est homme, laquelle est femme. Ce qui s’imposait, compte tenu du titre de l’étude : « Pour en finir avec le conflit des sexes »[3] !

Karine Lambert et Pierre-François Astor, quadragénaires et amis de longue date, sont deux universitaires détenteurs d’une formation d’historien. Ces spécialistes du passé, donc connaisseurs des racines profondes des us et coutumes de notre société, sont également curieux du présent et attentifs aux processus à l’œuvre dans le formatage identitaire féminin et masculin et aux relations interhumaines qui en découlent.

Pourquoi cet ouvrage en forme de constat qui sonne comme un réquisitoire ?


Pris sur le vif

- « Le comportement de mes étudiantes a été une des raisons qui m’ont incité à réaliser cet ouvrage en collaboration avec Karine Lambert, nous a expliqué Pierre-François Astor. Je voulais comprendre pourquoi des jeunes filles nées en 1993 se conformaient à un stéréotype archaïque d’infériorité féminine, les poussant à charger leurs travaux d’innombrables annexes par besoin d’étayer leurs connaissances et de convaincre du sérieux de leur travail. Ce que ne font jamais les garçons, ‘naturellement’ beaucoup plus sûrs d’eux [un ‘naturel’ qui est, en fait, pour une bonne part, le produit d’un conditionnement] »

« Nous étions effectivement sensibles à la prégnance d’un certain formatage des individus, tout en nous considérant nous-mêmes comme extérieurs à ce conditionnement, a poursuivi Karine Lambert. Car nous percevions les hommes et les femmes comme égaux, étions curieux des autres dans le respect de leur altérité et nous nous éprouvions nous-mêmes comme libres par rapport au carcan des stéréotypes. Mais de la théorie à l’observation rigoureuse des faits… Dans la vie quotidienne, il y a aussi les autres qui interagissent avec nous, sur nous. Nous avons rapidement dû admettre que rien n’était aussi simple que nous le pensions. Par exemple, me voir franchir le cap de la quarantaine sans enfant interpellait mon entourage qui ne pouvait dissimuler sa perplexité, voire sa compassion, ce qui m’exaspérait en temps que remise en cause de mon mode de vie, librement choisi, au nom d’une soit-disant norme. Nous nous sommes demandé comment sortir d’obligations qui nous sont tacitement imposées alors qu’elles ne sont nullement inscrites dans la loi. Pour cela, il nous fallait au préalable comprendre pourquoi il en était ainsi, dans une société – la nôtre -, où les hommes et les femmes bénéficient légalement de droits identiques. Nous nous sommes dits que si l’égalité entre les hommes et les femmes progressait moins vite que la Loi ne l’y autorisait, cela ne pouvait être qu’en raison d’un environnement culturel et social qu’il nous fallait interroger. Pour cela, il nous fallait quitter le champ de la théorie pour observer directement la vie quotidienne. Ce que nous avons fait à l’aide de nos outils méthodologiques scientifiques mis au service de notre observation des faits qui régulent nos jours et nos comportements.»

Le genre, le soi et les autres.

- « Nous nous sommes mis à l’écoute des personnes que nous sommes l’un et l’autre, un homme, une femme qui ne manquent pas d’aller braconner dans les espaces de l’autre, a précisé Pierre-François Astor. Pas un seul instant, au cours de nos discussions, où nous étions, tour à tour et réciproquement, le sujet de nos propres observations et l’objet des observations de l’autre, nous n’éprouvions le besoin de nous référer à nos spécificités biologiques, a-t-il insisté. Mais, quand, sur Internet, on tape ‘ Qu’est-ce qu’un vrai homme ?’ ou ‘Qu’est-ce qu’une vraie femme ?’, on accède à toute une littérature qui attribue au sexe des stéréotypes qui ne relèvent pas du caractère biologique de cette donnée, mais qui lui sont néanmoins rattachés ! Pourtant, aujourd’hui, il est parfaitement établi qu’on ne naît pas homme ou femme mais qu’on le devient, pour paraphraser Simone de Beauvoir dans son ouvrage ‘le deuxième sexe’ Les études menées sur les 1,7% d’enfants dont le sexe biologique est anatomiquement indéterminé à la naissance, ont d’ailleurs démontré scientifiquement que nombres de traits de caractère que nous attribuons à chaque sexe relèvent du culturel, de l’environnement.

Fred et Camille/ Camille et Fred

- « Dans chacune des questions que nous nous posions, nous nous sommes trouvés confrontés au processus d’édification de nos identités sociales, ce qu’on appelle identité de genre. C’est pourquoi il nous a paru nécessaire de rendre accessibles à tout un chacun les théories sur le genre, cantonnées d’ordinaire au monde universitaire, mais fort utiles pour la compréhension de nos comportements, nous a précisé Karine Lambert. Et, compte tenu de notre volonté de proposer une réflexion qui amène à dépasser les stéréotypes de genre, nous avons fait en sorte que nos lecteurs ne puissent cataloguer nos propos comme féminins ou masculins par référence à nos identités, nous a-t-elle avertis. Nous avons donc donné la parole à deux personnages, Camille et Fred aux prénoms asexués, neutres, Camille étant un prénom masculin qui sied aux femmes et Fred, le diminutif affectueux de Frédéric comme de Frédérique. Ne cherchez pas à nous identifier en Fred et en Camille, alors qu’ils sont la représentation de bien plus de personnes que nous deux, car nous avons observé et interrogé également nos amis Cherchez plutôt à repérer ce qui est vous en eux ! »Nous a-t-elle recommandé.

Les conséquences d’un stéréotypage de genre sur l’intime de nos vies.

Identité et identification, un besoin irrésistible ?

Dans l’introduction à leur ouvrage « Pour en finir avec le conflit des sexes », les deux co-auteurs nous proposent, néanmoins, un profil de Fred et de Camille établi par leur entourage. Ces esquisses inclinent à voir en Fred le double de Pierre-François Astor et en Camille, celui de Karine Lambert. Mais, sans doute, est-ce, là, un effet de notre propre formatage ! Fred et Camille sont présentés comme « profs dans le supérieur ». C’est à propos de Fred qu’est mentionné : « couleur de cheveux en train de changer » et à propos de Camille : « couleur de cheveux variable » Certes, aujourd’hui, les hommes recourent de plus en plus souvent à une teinture pour masquer leurs cheveux gris ou blancs. Mais de là à imaginer un « prof dans le supérieur » à couleur de cheveux variable… Ils sont aussi présentés comme « engagés tous deux dans le combat contre les discriminations », [dont, à n’en pas douter les discriminations de genre telle l’homosexualité, objet d’un chapitre dans leur ouvrage] ; comme « prêts à payer le prix de leur indépendance », [par rapport au formatage social que heurte leur refus de la procréation et leur goût du célibat probablement]. Et puis, il est encore dit que Camille « change de look à chaque instant », alors que Fred est « classique ». Donc ce prof prénommé Fred, ne change pas tout le temps de couleur de cheveux et a des goûts vestimentaires classiques. Comment ne pas voir en lui un homme ! Voici un exercice de stéréotypage parfaitement inutile, mais auquel plus d’une lectrice Femme 3000 se livrera peut-être, tant est fort notre besoin d’évaluer la normalité des autres, aussi bien que leur originalité, en fonction de notre propre formatage ! Par contre, cette description initiale oubliée, pas un seul instant on ne pense « Il » ou « Elle » en lisant les dialogues entre ces deux personnages. Cette identification nous indiffère. Parce qu’il s’agit d’un récit sans intrigue, sans action. Fred et Camille restent donc au fil des pages ce que les auteurs voulaient qu’ils soient : les supports de leur démonstration.

Le genre au service de la domination masculine

Cet ouvrage alterne l’observation méthodique de faits - dont ces historiens ne manquent pas de situer l’apparition et l’évolution dans le temps – et des échanges critiques entre Camille et Fred à propos de ces faits.

L’inégalité entre les hommes et les femmes y est soulignée dès les premières pages, où le genre se trouve défini «comme le rapport social divisant l’humanité en sexes distincts installant la domination masculine. Il[Le genre] définit ainsi le sexe comme une réalité physique dépendante des pratiques sociales. ». Fred et Camille vont traquer les manifestations de cette inégalité tout au long de leurs dialogues. Ainsi, dès la cinquième page du premier chapitre de la première partie de l’ouvrage, Camille remarque : « Actuellement pour ce qui relève de l’écume des jours, il est admis que les femmes sont les égales des hommes, mais en soulevant le tapis, ou en regardant derrière le rideau, les archaïsmes se révèlent .»

Camille considère d’ailleurs que : « Ceux qui prônent le retour vers les archaïsmes, les élaborent tout simplement en fabriquant un discours au nom de la tradition qui n’a jamais existé, mais qu’on décrète sans preuves tangibles. Quelle est la fonction d’un tel discours ? Il vise à rassurer et à convaincre que tout reste bien dans l’ordre mythique et stable de la nature à l’heure des incertitudes de la mondialisation ».           

Un sexe social mis à mal par la sexualité [et les contraceptifs !]

Soucieux de comprendre ce qui sous-tend les rapports entre les hommes et les femmes et engendre les inégalités, nos auteurs vont examiner le couple, le célibat, la maternité, l’instinct maternel, la paternité, sans négliger le corps, la sexualité, bien au contraire ! Car, 1968 d’abord, en faisant sauter le corset de nombre d’interdits, puis les moyens contraceptifs, le droit à l’IVG, sont venus ébranler l’institution du mariage et tout ce qui allait avec, nonobstant la dramatique irruption du VIH. À présent, « Les sexualités tendent à être définies comme une expérience personnelle des individu-e-s et non plus comme un rôle social, constatent ces auteurs. Il y a un demi-siècle, l’activité sexuelle découlait officiellement de l’existence d’un couple. Aujourd’hui, l’échange sexuel et le lien amoureux jouent un rôle moteur dans la conjugalité. Ceci explique, avec la désinstitutionalisation du mariage, que conjugalité et parentalité soient de plus en plus dissociées. »

Mais il ne faut pas croire que tout est en train de devenir pour le mieux dans la meilleure des sociétés, l’affaiblissement de certains stéréotypes en suscitant d’autres parfois …

Nos auteurs faisant montre d’autant d’humour que de pertinence, je serais tentée de reproduire intégralement le dialogue entre Fred et Camille portant sur le célibat ! Mais je préfère vous le laissez découvrir. C’est cette réflexion sur le célibat qui amène Camille à réfléchir à « l’expression extrêmement galvaudée de ‘rechercher sa moitié’ » et à conclure : « On peut vivre solo sans se sentir amputé d’une moitié, d’un quart ou d’un huitième de son être ! [Ne serait-il pas] plus attrayant d’envisager le couple comme la rencontre librement recherchée et acceptée de deux plénitudes [plutôt que] comme une démarche de remplissage des vides ? »

Le corps dans tous ses états

Karine Lambert et Pierre-François Astor déclinent le corps dans tous ses états : Absence/présence des corps ; Corps de femmes, territoires d’hommes ; Corps construits ? ; Corps et sexualité : la révolution inachevée ; Corps créés, corps figés ; De Freud à internet. Ils y parviennent en sept sous-chapitres dans lesquels n’interviennent pas une seule fois Fred et Camille, comme si le corps était trop important et encore trop menacé pour que les auteurs ne nous mettent pas vigoureusement en garde contre d’éventuelles dérives des quelques libertés acquises en supprimant toute distance entre leur constat et notre capacité de jugement.

« Le corps, siège des premières assurances enfantines, espace de l’élaboration individuelle, lieu de toutes les mutations et altérations (maladies, adolescence, vieillissement, maternité…) constitue un élément primordial du processus de civilisation, écrivent-ils. Aujourd’hui comme hier, il reste au cœur de toutes les préoccupations individuelles et collectives. » Ce qui peut mener aux « viols systématiques perpétrés en temps de guerre », à bien d’autres actes tels que « la tonte des femmes à la Libération pour collaboration horizontale, les meurtres de jeunes femmes brûlées vives, lapidées », quand ces préoccupations collectives relèvent du politique...

Ils nous mettent également en garde contre certains discours normatifs tel celui en provenance d’Outre-Atlantique prônant le retour à l’allaitement maternel, « extrêmement culpabilisant pour les jeunes femmes », comme l’avait souligné Karine Lambert lors de sa venue au Café de Flore. « Je suis d’accord sur ce point avec Elizabeth Badinter. Il faut faire attention à ce qui est mis dans cette égalité homme/femme par ceux qui prétendent celle-ci pleinement acquise »avait-elle ajouté. 

Autre danger contre lequel ils nous mettent en garde : les dérives de « la cyber-sociabilité ».

Après avoir fouillé ce qu’ils ont appelés « les intimités », nos braconniers du genre, ont pénétré dans la forêt « des lieux communs » avant de passer dans le champ « des certitudes ».

Dans les pages sur les lieux communs, le lecteur tour à tour, s’agace, se moque ou se fâche avec Fred et Camille. Comment pourrait-il en être autrement quand il est question de « nature féminine », expression qui est en elle-même, un lieu commun en même temps qu’un contresens, et de « pouvoir », plus exactement de prise de pouvoir par les femmes !

Nature féminine ou nature obligée ?

- « Nous avons préféré nous intéresser aux femmes violentes plutôt qu’aux violences faites aux femmes, non pas parce que nous nions ces violences, mais pour appréhender la complexité des identités féminines en décalant l’angle d’analyse », nous avaient expliqué Karine Lambert et Pierre-François Astor. Ce point de vue leur a permis un détour par ces textes des siècles passés décrivant « des femmes dominées par leur matrice, impulsives, irrationnelles et déréglées ». Et, après une réflexion sur les criminelles qui ont défrayé la société de leur temps, ils se sont penchés sur les « crapuleuses », ces voyoutes d’aujourd’hui, filles grandies dans les quartiers dits « difficiles » : « Elles subissent comme les garçons la précarisation économique, l’ostracisme. Pourquoi seraient-elles épargnées par l’envie de se rebeller ? » relèvent-ils. « [Elles]ont opté pour le système le plus à même de leur garantir le respect nécessaire à leur survie », analysent-ils. « Ni putes, ni soumises, violentes ! »elles portent « jogging, baskets et casquettes ».Ils relèvent au passage que « certains jeunes homosexuels issus de ces quartiers se trouvent confrontés à cette même obligation d’enfiler les oripeaux comportementaux des pairs dominants, seul gage de leur survie.». Et ils déplorent que, dans ces situations où « le corps est le porte-manteau des identités individuelles et un enjeu des représentations collectives […] les vêtements deviennent les marqueurs de l’aliénation [des corps] quand hier ils furent ceux de leur libération.[…] Pour circuler librement, il faut afficher le signe de sa soumission à l’ordre patriarcal : le voile ou le survet ! »

Une crise du masculin ? Quel masculin ?

À propos des lieux communs sur la prise du pouvoir par les femmes entraînant une déstabilisation des hommes qui se sentiraient ainsi dévalorisés, au café de Flore, Karine Lambert nous avait déclaré vouloir bien admettre qu’« il y ait déstabilisation des hommes dans les espaces qui leur ont été longtemps réservés. Partager le pouvoir est toujours difficile.  Mais, avait-elle ajouté, ironique, « il ne me semble pas qu’à l’Assemblée Nationale, les députés hommes paraissent déstabilisés par la présence de leurs 20% de collègues femmes ! Et contrairement à ce qu’écrivent à longueur de pages les magazines féminins, dans les couples, il n’y a pas de crise du masculin mais problème de répartition des tâches ménagères. Cette répartition s’avère très sélective. Mes étudiantes me disent que leur compagnon les aide, avait-elle poursuivi. Mais quand je leur demande :’qui, chez vous, s’occupe de l’achat du linge de maison ou de l’entretien des sanitaires?’, je constate que c’est toujours elles ! Il existe aussi des femmes qui se refusent à partager cette forme de pouvoir qu’est la prise des décisions domestiques. Dans le même temps, elles ne cessent de récriminer contre leur homme qui ne participe pas assez aux tâches ménagères ! S’il y a crise du masculin dans certains couples, je pense que le malaise se situe dans l’entre-deux de la relation affective et de la vie domestique. Autrefois, le couple était une affaire sociale, collective. Aujourd’hui, le couple est une aventure individuelle. Et cela pose autant de problème à la femme qu’à l’homme. »

Dans la foulée, Pierre-François Astor avait affirmé catégorique qu’il ne croyait pas du tout « à cette fameuse crise du masculin. Mais les questions de genre nous interpellent de tous côtés et y répondre est toujours difficile, avait-il souligné. Il existe des peurs, notamment la peur de l’indifférenciation, de la confusion des sexes. Bien que n’étant nullement des essentialistes se référant à une essence féminine et une essence masculine, nous avons réfléchi à cette peur de l’indifférenciation qui inquiète tant certains milieux, les catholiques entre autres. Il existe partout des censeurs du quotidien qui rendent difficile la lutte contre le formatage selon le genre des individus. On doit s’insurger contre ces regards réprobateurs.

« Quant à ces rapports de pouvoirs qu’on considère comme des rapports sociaux de sexe, il suffit de les observer d’un peu plus près pour découvrir qu’ils débordent largement la simple confrontation homme/femme, comme l’illustrent si bien ces femmes riches du Nord qui  ‘louent’ les utérus des femmes du Sud !

-  L’autorité, non plus, n’est pas liée au genre. C’est là encore un schéma stigmatisant qu’on applique aux mères de foyer monoparental quand un des enfants qu’elles ont élevé seules glisse sur la pente de la délinquance! avait ajouté Karine Lambert.

Et que trouve-t-on dans le champ des « certitudes » où nous entraînent Karine Lambert et Pierre-François Astor ?

On trouve des certitudes en termes de genre qu’il convient d’ébranler !

L’homosexualité ou la mise en échec du genre

Pour mettre en échec les stéréotypes de genre, nos auteurs passent avec aisance des femmes aux homosexuels, tant il est vrai que ceux-ci ont été souvent victimes, eux aussi, de ces processus d’identification. Ils démontrent, en faisant référence à l’Histoire, que « la catégorie homosexualité est une construction sociale et culturelle ». Et, évoquant les défilés des Gay Pride, ils relatent : « Ce qui est au cœur de ces défilés concerne la construction culturelle et sociale du genre. Chaque manifestant-e suggère de (re)visiter, (re)penser,(re)créer, transgresser le féminin et le masculin. Nous sommes invités à ne pas nous laisser déterminés par notre sexe ».

« Comment admettre que des hommes en position de domination, se conduisent comme des femmes et acceptent de déchoir ainsi de l’ordre de la virilité triomphante ? » écrivent-ils en se gardant bien de placer cette interrogation dans la bouche de leurs héros Fred et Camille, tant elle est paradigmatique des jugements stéréotypés qu’ils pourchassent ! Mais elle leur permet de donner du relief à chacun des termes de leur réponse, des termes qu’ils devaient avoir envie de formuler depuis le début de leur ouvrage ! : « Tout simplement parce que la rencontre avec l’autre est question de désir, d’attraction, de sentiments, non de hiérarchie ni de maintien d’un pouvoir acquis. »

Plus théoriques, ils ajoutent : « La liberté se décline au pluriel et a pour fondement de permettre la coexistence apaisée de la diversité. La pluralité des choix des sexualités doit être intégrée au pacte social, à moins de penser que l’ordre des sexes comme celui du monde est immuable. »

Le marketing, gardien du genre !

Comme le rappellent Karine Lambert et Pierre-François Astor, « la principale qualité du capitalisme commercial [étant] de savoir s’adapter », le marketing a intégré la notion de genre à ses études de marché, afin de mieux cibler les attentes des consommateurs en repérant les « clivages générationnels, sociaux et également sexués » existants.

Il existe même des « écrans de publicité installés dans des magasins et équipés d’un capteur vidéo qui détermine l’âge et le sexe des spectateurs afin de leur présenter des images, donc des produits adaptés à ce qu’on pense être leurs attentes » nous avait rapporté Pierre-François Astor lors de sa venue au café de Flore.

Et Fred de constater : « La publicité est sexiste car elle développe des discours de discrimination et met en scène des stéréotypes fixés et rigides sur les deux sexes » En effet, si ces études permettent de concevoir des perceuses pour femme célibataire bricoleuse et des aspirateurs pour célibataire homme n’aimant pas faire le ménage, plus généralement les invites à l’achat jouent des stéréotypes les plus… stéréotypés ! Ainsi les produits de toilette pour homme doivent-ils évoquer la vigueur, le voyage, ceux destinés aux femmes, le mystère, la douceur etc…

Il existe même, un label genre, le WAF (Woman acceptance factor), mis au point, aux États-Unis, dans les années 80, pour un magazine américain de matériel HIFI (Stéréophile). « Sauvez votre couple, pensez WAF » affirme le site ! Le portrait ciblé de la femme du monsieur réactive bien entendu le stéréotype de la maîtresse de maison qui n’aime pas la poussière. Ce qui fait dire à nos auteurs, sans doute à la fois ironiques et amères, que « la technologie progresse plus vite que la mentalité de ses concepteurs » !

Les corps nus d’hommes ont fait leur apparition mais toujours dans une représentation traditionnelle de la virilité : il est musclé, puissant. « L’homme reste sujet et comme en grammaire, le sujet fait l’action », remarque Camille. « La femme est offerte. Il y a bien quelques conquérantes, mais elles sont rares », note-t-elle. Et Fred de considérer que : « Le jour où mettre en scène des hommes et des femmes dans une stricte égalité de posture et de rôle fera vendre, les publicitaires n’hésiteront pas. » Certes… Soudain, en lisant cet avis de Fred, je réalise que nos comportement sociaux ne sont pas les seuls visés par les publicistes, que notre imaginaire l’est aussi. Et n’est-ce pas cet imaginaire qui est seul visé dans les publicités portant sur les produits qui concernent le corps (lingerie féminine autant que masculine, produits de toilette féminins autant que masculins, vêtements) ? Comme si notre imaginaire était encore plus fortement stéréotypé que notre vie quotidienne sur laquelle interfèrent quand même le réel et ses exigences matérielles (d’où la perceuse pour femme, le break pour la famille etc...). « Dis-moi ce à quoi tu rêves, je te dirais à quel genre et à quelle génération tu appartiens », ou la subversion de l’inconscient par le formatage social ? Le marketing s’avère un puissant révélateur de la vigueur de nos stéréotypes. Comme le relèvent nos auteurs, « On peut donc rire parfois du marketing et de la publicité, mais on aimerait avoir moins souvent l’occasion de s’en désespérer», en attendant qu’hommes et femmes se trouvent dans cette « stricte égalité de rôle et de posture »dont Fred envisageait, un peu plus haut, l’avènement !

Quid du rôle du genre dans la vie culturelle ?

« Les Françaises ont réussi à sortir de l’évidence [tenue pour] biologique qui les déclarait inaptes à accéder aux formes élaborées d‘un savoir réservé au masculin et produit pas lui, peut-on lire sous la plume de nos auteurs. La révolution semble complète. Le monde de la culture leur est aujourd’hui accessible quand on les cantonnait hier encore aux connaissances pratiques et à la répétition des tâches au nom de leur utilité sociale. Les enquêtes sur les pratiques culturelles françaises indiquent que les femmes y tiennent une place majoritaire. » La culture serait donc le lieu où seraient déjà advenus l’égalité et le dialogue entre les sexes ? En fait, outre le milieu social, les stéréotypes de genre s’imposent jusque dans ce domaine. Ce qui amène nos auteurs à relever que « la mixité scolaire n’engendre pas forcément une similarité des pratiques culturelles !». Ils constatent que : « En dépit des mutations apparentes, les pratiques culturelles s’enracinent dans des représentations qu’on croyait disparues. Aux femmes, l’expression de la sensibilité ; aux hommes, la découverte d’univers nouveaux et la médiation technologique. » Et à ceux qui, compte tenu du nombre des femmes dans le domaine culturel parlent d’une « féminisation » de celui-ci, ils répliquent que « la fabrication des goûts culturels passe désormais par plus de mixité éducative » mais « elle n’a toujours pas trouvé la voie de l’égalité et du partage ».Car et le milieu familial et le milieu scolaire s’efforcent de « construire les filles et les garçons » selon les modèles stéréotypés imposés. Bien entendu, le marketing ne se prive pas de renforcer ce formatage, sous prétexte de répondre aux attentes des individus.

De plus, quand il s’agit non plus de consommation mais de production, la culture cesse « d’être un truc de fille » ! relèvent Karine Lambert et Pierre-François Astor, les femmes y tenant leur rôle traditionnel d’éducatrices, les hommes, de créateurs. Quand ils explorent l’Histoire à la recherche des fondements de cet effacement des femmes dans la création artistique, ces auteurs constatent qu’à quelques rares exceptions près, « Des artistes majeures pour leur talent comme pour leur production sont oubliées en dehors du petit cercle des spécialistes éclairés. Elles ne passent pas à la postérité. Le problème que soulève l’absence de modèles féminins dans les arts est le même qu’en politique. Les figures d’identification restent les hommes ». Et d’illustrer leur propos à travers l’histoire de Camille Claudel, tirée de l’oubli par le cinéma et découverte par le grand public sous les traits d’Isabelle Adjani en 1986.

Ils concluent : « Évoquer la culture et les pratiques culturelles permet de pénétrer un monde d’une infinie diversité que chaque être humain a le droit de goûter ou pas. Dresser des barrières, les redresser, les maintenir revient à nier ce droit et à construire un monde impossible à vivre. La culture est le propre de l’humain. Tenter de la mettre en commun demande-t-il un effort surhumain ? »

Karine Lambert et Pierre-François Astor nous avaient dit : « L’objet de notre ouvrage n’est pas de renvoyer dos à dos les hommes et les femmes, mais de laisser entrevoir la nécessité d’expériences communes, d’ouvertures de voies communes. Certes, nous souhaitons que cesse la référence quotidienne, et dans tous les domaines, à la vulgate des prétendues ‘valeurs féminines’. Mais Il n’est pas question de prôner la libération des femmes sans aborder aussi la libération des hommes, lesquels ne sont que trop soumis à des stéréotypes liés à la performance et durs à assumer ! Il y a nécessité de partage, d’égalité dans l’altérité ».

Et, faisant allusion aux révolutions arabes où se fait entendre la voix de femmes revendiquant une égalité homme/femme dans leur société, Karine Lambert a relevé : « Les périodes de révolutions ouvrent des fenêtres souvent refermées secondairement. Je voudrais que ces femmes réussissent leurs révolutions là où nous avons manqué les nôtres. »

Quant à la conclusion de leur ouvrage, laissons-la à Fred et à Camille :

« Fred – Dès lors comment penser l’altérité, penser l’autre comme pareil, un même que moi et autre à la fois ?

« Camille – Rechercher l’altérité c’est construire un espace tiers, à l’intersection des territoires du féminin et du masculin. Il faut fuir la partition que l’on creuse et qui finit par exclure, spécifier, marquer. Elle débouche sur des droits qui contredisent l’universalité. Si l’on a des droits à la différence, on en arrive à des différences de droits, ce qui supprime cette possibilité d’une véritable universalité et de facto l’épanouissement des alter ego-aux. Il faut fuir l’assimilation qui gomme les nuances en niant les évidences. »

Et, pour illustrer son propos, Camille prend un exemple dans le monde du travail : « Une femme qui réussit paraît souvent tentée de se comporter comme un homme, seule voie pour elle de la légitimation.[…] Pourquoi le référentiel du monde du travail reste-t-il masculin à l’heure où des études d’économistes et de psychologues du travail démontrent que la féminisation des équipes mène à des pratiques collaboratives consenties et que la mixité garantit l’efficience ? »

À vous, ô lectrices adhérentes de Femmes 3000, d’observer à votre tour votre environnement privé et social et vos comportements au sein de cet environnement. Certes, « à continuer ce jeu de dupes », on gagne « la tranquillité certainement et ce n’est pas rien », comme le formule Camille qui poursuit : « Il suffit de se conformer à ce que l’on attend de nous, ou du moins à ce qu’on pense ou ce que l’on a compris de ce que l’on attendait de nous. Et si l’on est bien sage, on gagne une prime : une marge de manœuvre, l’autorisation d’une petite escapade »…

N’est-ce pas, là, globalement, l’attitude de la majorité d’entre nous ?N’agissons-nous pas, déjà, par petites touches, en tant que chef(fe)s d’entreprise, ou responsables d’équipes, enseignantes, médecins, journalistes… artistes, créatrices … compagnes d’un homme ou célibataires, mères … ! Ce qui revient du même coup à subvertir le formatage féminin imposé qui nous concède volontiers un rôle… d’éducatrices ! On est de l’avant-garde qu’on peut…

Monique RAIKOVIC[4]

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[1] Karine Lambert, agrégée et détentrice d’un Doctorat en Histoire, est Maîtresse de conférence à l’Université de Nice Sophia Antipolis et Responsable de l’équipe GeFeM (Genre-Femmes-Méditerranée) au sein du laboratoire Telemme de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix-en-Provence.

[2] Pierre-François Astor est détenteur d’un Doctorat en Histoire, Conseiller en Communication et Chargé de cours (École de Commerce)

[3] « Pour en finir avec le conflit des sexes », publié en janvier 2011 par les éditions du Palio -188 pages, 19 € - www.editionsdupalio.com ; www.semiode.com

 

[4] NDLR :  Aux propos tenus au Café de Flore par Karine Lambert et Pierre-François Astor, j’ai associé l’écho de ma lecture de leur ouvrage. Plus précisément, je les ai lus en ayant en tête leurs propos. Une lecture « orientée », en somme, mais néanmoins assez attentive pour que je m’autorise à vous conseiller vivement de découvrir par vous-mêmes ce portrait « genré » de notre société !

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