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11/10/2013

Les beaux combats des femmes de Djerba. Djerba Entreprenariat au Féminin , 08/2013

Les beaux combats des femmes de Djerba

Par Marie-Georges Fayn

 

Elles s’appellent Sonia, Corinne, Maha, Isabelle, M’barca, Chiara et Besma. Signes distinctifs, elles sont dirigeantes d’entreprise, djerbiennes de naissance ou d’adoption et ont accepté de répondre à l’invitation d’une française venue passer ses vacances familiales pour la 1ère fois à Djerba. Ne se satisfaisant pas de la formule autarcique proposée par son « hôtel club all inclusive » Marie-Georges a voulu entrer en contact avec les habitants du seul pays au monde à avoir connu une révolution sage. Pour créer ce lien, elle a fait appel à la radio libre locale, Ulysse FM afin d’entrer en relation avec les personnes dont elle se sent la plus proche, les femmes en situation de responsabilité ; elle-même étant à la tête d’une agence de communication en France. Sa requête bien qu’exotique a reçu un accueil très favorable de la part de Kamel Henchiri, directeur d’Ulysse FM qui partage la même conception des médias à la fois organes d’information et créateurs de liens. Pour lui, les  touristes, principale source de revenus de l’île, ont plus à apporter que leurs devises. Ils doivent être considérés comme des gisements de talents, de savoirs, d’initiative qui peuvent enrichir Djerba à condition de bien préparer leur venue. Voilà pourquoi il a volontiers connecté la vacancière à une association qui promeut une citoyenneté généreuse : Djerba Solidarity and Development* présidée par Taha Bouchaddakh, professeur de français, attentif et engagé dans de nombreux projets humanitaires et écologiques.

Et c’est ainsi que le 13 août 2013, journée de la fête des femmes à Djerba, se tenait la 1ère conférence de Djerba : Entreprenariat au Féminin. Autour d’un café, 7 femmes accompagnées d’Imen, journaliste à Ulysse FM et d’Amel étudiante en architecture, expliquaient à une française toute ouïe comment elles avaient  traversé la révolution de 2011. Elles ont confié leurs espoirs et leurs craintes et imaginé de possibles pistes de coopération. Paroles de femmes…


Tout d’abord les présentations : portraits de huit djerbiennes et d’une vacancière française

Sonia Gharbi, née en France, ingénieur chimiste, mariée et mère de 2 enfants, partage sa vie entre Tunis où elle exerce dans un bureau d’étude et son magasin de prêt à porter à Djerba. Ouverte en 2011 à Houmt Souk, sa boutique séduit  une clientèle locale et touristique par sa sélection de marques tendance et ses prix fixes compétitifs.

 

Corinne Jaffré, divorcée, une fille, a ouvert une agence de voyage à Djerba en 2008 Loin des sentiers battus, elle a concocté des programmes d’excursion et des circuits sahariens inédits de 1 à 7 jours en compagnie de guides experts, ancien nomade, djerbiens érudits… pour une découverte  de l’île et du désert tunisien « Comme vous ne l’avez jamais vu ! »

 

Maha Trabelsi, diplômée en gestion et mère de trois enfants, « Artisante » depuis  22 ans. Elle possède un magasin d’artisanat traditionnel de fabrication de sacs, tissus, tapis... à Midoun au nord de Djerba et un atelier à Mezraya. Elle a recruté 4 ouvriers et cherche à développer son activité sur de nouveaux marchés.

Isabelle Planchon, avocate belge, son époux, architecte et leurs 2 enfants ont eu un coup de cœur pour un Houch* en ruine. En le rénovant, ils ont succombé au charme de l’île et à sa douceur de vivre. Depuis 2009, ils se présentent comme les heureux propriétaires de la 1ère maison d’hôte de Tunisie qui allie avec bonheur  rénovation respectueuse de l’architecture traditionnelle et design contemporain. 

* maison typique de Djerba

M’barca Douida, algérienne, mariée, 2 enfants dont le dernier a 9 mois, ingénieur textile, a su franchir  tous les obstacles qui jalonnent le parcours des manageurs pour créer en 2007 son usine de confection où travaillent une vingtaine de salariés. Elle s’est positionnée sur un marché haut de gamme et travaille pour des créateurs. Sa production est vendue avec succès, à l’exportation.

 Chiara Allani, italienne, a vécu 20 ans à Tunis avec son mari, entrepreneur dans le textile et ses deux garçons. Elle dirige aujourd’hui un hôtel-restaurant de charme à Erriadh, dans  le centre de Djerba. «Sa maison des invités » compte 14 chambres empreintes de l’âme originelle de cette demeure séculaire. Pour accueillir une clientèle venue d’Europe et de Tunisie, Chiara a engagé 11 salariés, tous habitants du village

Bessma Kortobba, puéricultrice djerbienne d’origine, mère d’Amel et de 2 autres enfants. Elle a ouvert sur  île un jardin d’enfants qui accueille aujourd’hui des petits enfants âgés de 03 à 05 ans. Bessma coordonne également le comité des femmes de l’association DSD, très actif à Midoun.

 

 

 

 

Imen Barouni mariée, 4 enfants : 2 étudiants, une fille de 11 ans et un petit dernier de 7 ans.Animatrice à Radio Tataouine puis à Ulysse FM, elle est spécialisée dans les émissions à caractère social et familial.

 

Marie-Georges Fayn, mariée, 2 garçons, a créé une agence de communication à Paris en 1988. Spécialisée dans les secteurs de la santé, du social et du développement local, elle a écrit plusieurs  ouvrages sur l’information santé et édite des sites web dont www.reseau-chu.org dédié à l’actualité des 32 hôpitaux régionaux et universitaires de France. En 2001, elle a transféré ses bureaux à la campagne, dans l’Indre.

 

Les témoignages des djerbiennes

La révolution, un moment extraordinaire partagé dans l’enthousiasme par une population libérée du joug d’un régime totalitaire et répressif. D’un seul coup, tout le monde a pu s’exprimer. Les tunisiens se sont sentis LIBRES, libres de penser car le système était si pernicieux que même en famille, ils évitaient de parler du régime de Ben Ali. Ils en étaient même arrivés à ne plus formuler d’idées sur le gouvernement. « Lors des événements de décembre 2011, mes émotions s’entremêlaient, j’ai ressenti à la fois de la joie mais aussi de la peur, de l’inquiétude témoigne Sonia. Je me réjouissais de savoir que l’ancien système prenait fin, que tout allait changer ». « A Djerba, durant 3 jours où le peuple a eu peur, on a entendu des tirs, les hommes sortaient en groupe. Mais ça n’a pas duré. Je me souviens aussi d’une solidarité exceptionnelle entre les femmes. J’ai été contactée par l’ambassade de Belgique mais je ne me suis pas sentie en danger. C’était comme si la société se protégeait elle-même. » se remémore Isabelle. Vendredi 14 janvier 2011, Chiara était à Paris et faisait ses courses dans un supermarché quand elle a entendu une tunisienne qui parlait au téléphone dire « Il est parti ». Les caissières ont maqué un temps d’arrêt. « J’étais euphorique confie Chiara, j’ai pleuré de bonheur et d’angoisse aussi car mon plus jeune fils était à Tunis et je ne savais pas si on pourrait rentrer ni ce qui allait se passer. »

Une mère raconte qu’avant la révolution, elle croyait que les lycéens ne parlaient que de femmes. En réalité, ils avaient des préoccupations politiques en tête mais ils les taisaient. Tout de suite leurs idées ont explosé sur la toile. Ils portaient en eux cette nécessité impérieuse de s’exprimer et de partager leurs points de vue.

A Djerba, la révolution a été particulièrement calme. « Au plus fort des tensions, il n’y a eu que 3 barrages sur l’île et mes ouvriers ont porté un brassard rouge durant une journée. Concernant mes activités d’import /export, tout est resté normal. Je n’ai pas rencontré de problème particulier si ce n’est l’inquiétude de mes clients qui furent vite rassurés quand ils ont pu constater que leurs commandes étaient acheminées normalement. » se souvient Mbarca. (Une grève dans les transports en France est plus paralysante qu’une révolution en Tunisie !)

« Dans les médias, la rupture a été radicale. Avant on n’osait pas. Aujourd’hui la parole est libre et spontanée. On s'exprime sans avoir peur, sans avoir à se contrôler, sans être « orienté » par des commandants » jubile Imen.

« Ce mouvement nous a portées et nous a donné envie de reprendre en main notre destin.  Les femmes au foyer depuis des dizaines d’années ont eu la possibilité d’adhérer à des associations, d’élargir le champ de leurs relations »  apprécie Besma.

 

La Tunisie a donc inventé le concept de révolution calme, « la révolution de jasmin », maintenant elle doit être à nouveau créative, écrire sa constitution, préparer les élections et instaurer une démocratie pérenne. L’après révolution française a entrainé une période d’instabilité et de conflits. « Ce n’est pas le cas en Tunisie. Il est normal que nous traversions une période de transition et que nous nous posions beaucoup de questions. Pour ma part, je ne vois pas de menaces » assure Amel. «Il y a beaucoup de choses qui se passent et j’ai confiance dans le pays, renchérit Corinne même si la transition risque de prendre du temps car on ne change pas les mentalités du jour au lendemain. » La dictature c’est la corruption – peut-être pas systématique car M’barca a réussi à créer son entreprise sans jamais entrer dans ce jeu-là – mais bien présente cependant. On ne se relève pas facilement d’un tel système. D’autant que « le rapport à l’argent n’est pas tout à fait normal ici» souligne Corinne.

Mais de l’extérieur, les perceptions sont différentes. « Avocate et attentive aux droits de l’homme je n’associais pas la Tunisie à une dictature quand j’exerçais en Belgique, relate Isabelle. J’étais à Djerba durant la révolution et j’ai été frappée par les médias locaux qui n’évoquaient pas le sujet, il n’était d’ailleurs jamais question de meurtre, ni de vol juste d’histoires d’adultère. Du fait du barrage de la langue, il y a beaucoup de choses qui m’échappent. Mais aujourd’hui je constate une belle différence. Avant mes clients touristes étaient hyper contrôlés. Quand ils sortaient d’un magasin, la police entrait pour voir ce qu’ils avaient dit ou fait. Aujourd’hui de telles surveillances n’existent plus. Autre changement, mes voisines vont et viennent avec bien plus de facilité qu’avant. Un vent de liberté souffle sur Djerba et la Tunisie»

Passé l’exubérance du moment de délivrance, des inquiétudes pointent d’autant que la crise mondiale n’épargne pas la Tunisie et affecte l’économie locale. L’absence de visibilité préoccupe Sonia mais, à l’instar de la société, elle veut rester positive et optimiste même si tout n’est pas rose : assassinat d’un opposant, troubles à la frontière algérienne, dépréciation de la monnaie… à ces difficultés s’ajoutent des problèmes de vie quotidienne comme l’approvisionnement d’eau qui crée des mécontentements et des tensions. Comment va redémarrer l’industrie tunisienne ? Plus que tout, les investisseurs redoutent l’insécurité  et l’instabilité politique. Le tourisme marque aussi un recul. Chiara et Isabelle enregistrent des annulations. Ce serait peut-être plus simple pour elles de fermer mais elles s’y refusent «On a tellement investi de passion et d’énergie, d’années  de travail. On veut tenir » déclarent-elles.

Mêmes préoccupations pour l’artisanat djerbien. Un secteur qui regroupe plusieurs petits métiers aux savoir-faire souvent ancestraux mais aussi menacés de disparition du fait de la concurrence inégale avec les importations chinoises. Et pourtant les produits sont de qualité et de belle facture mais les artisans locaux ne peuvent pas lutter contre les prix du «  made in China ». « En plus, nous manquons  de personnel d’encadrement, de matériels, de circuits de distribution, d’un comité qui nous défende, d’un label reconnu. Il faudrait aussi que les autorités nous soutiennent, qu’elles soient vraiment avec nous et pas avec celui qui paye le plus ». revendique Maha. Nous devons mieux nous organiser». Autre problème crucial, la qualification du personnel « Nous avons besoin de davantage d’expertise, dans tous les domaines. Mais comment faire pour nous former ? Demander aux responsables ? Solliciter les pays développés ? » s’interroge Imen.

Il faudrait également changer la relation des femmes au travail ; Avant le mariage elles cherchent un emploi, après leur instinct maternel et l’injonction de l’époux de rester à la maison les amènent à abandonner leur poste. Et les employeurs doivent recommencer à former de nouvelles salariées qui peut-être partiront très vite. Or là aussi les choses évoluent car la crise contraint les épouses à apporter un deuxième salaire.

A cet instant les échanges prennent une autre tournure et des solutions émergent…

Isabelle propose d’exposer les objets fabriqués dans l’atelier de Maha et se demande pourquoi elle n’a pas été invitée au 1er festival de l’artisanat qu’elle a organisé à Erriadh ? Kamel s’engage à contacter un membre de sa famille directeur d’un grand hôtel pour qu’il lui prépare une exposition, Taha l’invite à se faire connaître au musée du patrimoine d’Houmt Souk. Sonia plaide pour des réalisations personnalisées, le marché existe et il faut savoir s’adapter au cas par cas, c’est même la force des petites unités. Mbarca lui suggère de moderniser sa ligne, de donner un style plus contemporain à sa production, de revisiter les métiers d’art traditionnels pour que les réalisations soient mises au goût du jour et elle mentionne le succès rencontré par le fabricant de mules en cuir à fleurs. L’artisanat fashion est peut-être une piste.

Et s’il est vrai que l’on manque de personnel qualifié, il est aussi possible d’organiser des formations. Ainsi Chiara a appris les contraintes du service à ses employés, comment être à la fois aimable, accueillant tout en restant en retrait.

Corinne qui se trouve en concurrence avec de gigantesques tours operators, des machines de guerre comme elle les décrit est galvanisée par cette compétition qui lui donne envie de se battre, d’être plus créative pour conquérir sa clientèle.

Pour relever le défi du développement durable, Djerba peut compter sur ces chefs d’entreprise d’un nouveau genre et sur ses atouts plus classiques : Beaucoup de retraités européens viennent s’installer sur l’île parce que la vie y est moins chère, parce qu’ils veulent revenir à des choses plus simples et plus saines et aussi parce qu’ils ne se sont qu’à 2h30 de vol de leur famille. De plus, Djerba est connue du monde entier pour sa douceur et sa qualité de vie. L’île a une très belle réputation et elle peut capitaliser sur cette image en misant sur son patrimoine et sur les activités qui renforcent son authenticité, son identité propre.

Et le mot de la fin

Aucune des grandes puissances du monde ne peut faire l’économie de partenariats privilégiés avec le monde arabe. Et si les nations européennes tardent à construire l’euro-méditerranée, les peuples eux bâtissent chaque jour des passerelles commerciales, culturelles, amicales entre le Nord et le Sud. Ces maillages étroits dont la conférence Djerba : Entreprenariat au Féminin n’est qu’une petite illustration, porteuse de paix et de tolérance, d’enrichissements réciproques… Autant d’exemples qui montrent la capacité de la société civile à explorer et construire des voies nouvelles, pragmatiques, en prise avec la réalité locale, la seule qui fasse vraiment sens.

Cap sur un nouvel avenir

UlysseFM, Djerba Solidarity and Development sont nés au lendemain de la révolution. Deux exemples du souffle d’énergie hors du commun qui anime les Djerbiens et enthousiasme les visiteurs. Gageons que ce vent portera l’île vers un nouveau destin qu’investisseurs et urbanistes s’emploient à redessiner dans le cadre de plateforme de réflexion comme « Djerba vison 2020 » dont la prochaine rencontre se tiendra les 13 et 14 décembre à l’Hôtel Royal Garden Palace

Marie-Georges Fayn

 

Commentaires

Bravo, il fallait le faire ! Djerba est si proche de nous et si éloignéee par les véritables échanges.
Cette initiative est à encourager.

Marie-Claude Le Breton
Ntaire honoraire

Écrit par : le Breton Marie-Claude | 21/10/2013

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